Cuits à point

par Élodie Serrano, éditions ActuSF, 2020, ISBN 978-2-3768-6293-2, 9.99 € en e-book ou ISBN 978-2-37686-237-6, 19.90 € en version papier.

L’histoire :

Anna, italienne, et Gauthier, français, sont un duo d’enquêteurs amateurs qui démasquent les supercheries au surnaturel dans l’aristocratie. Alors qu’ils viennent de clore une enquête rondement menée, ils sont appelés à Londres où la météo semble devenue folle. La ville subit une chaleur écrasante en plein mois de février, tandis que le reste du pays est sous la neige. La chambre des Lords leur confie la mission de découvrir les causes de cette anomalie, et ils doivent faire équipe avec un enquêteur anglais, Anton, beaucoup moins hermétique au surnaturel qu’eux. Aidé de sa nièce, Maggie, le quatuor explore alors différentes pistes, les points de vue divergents ne facilitant pas les choses, d’autant que Gauthier est doté d’un ego d’importance !

Chronique :

Je lorgnais ce roman depuis sa sortie, et une promotion a été l’occasion de satisfaire ma curiosité. C’est un roman assez atypique, dans le sens où il touche à plusieurs genres et qu’il serait donc difficile de l’affilier plus à l’un qu’à l’autre. Le fond historique s’apparente au steampunk, avec des dirigeables et la vapeur dans une Angleterre victorienne, toutefois le surnaturel est présent, d’abord dans le registre du fantastique, puis bascule dans la fantasy.
Anna et Gauthier ont une personnalité bien définie et leur duo fonctionne assez bien, même si Gauthier aurait tendance à vouloir faire de l’ombre à Anna, gonflé de sa propre importance. Heureusement, Anna ne se laisse pas marcher sur les pieds, et elle lui met les points sur les i quand c’est nécessaire, ainsi qu’avec d’autres messieurs persuadés de leur supériorité et bouffi de machisme. L’époque s’y prête et si Anna peut enquêter comme le souhaite, c’est uniquement parce qu’elle est veuve, ce qui lui octroie une certaine liberté.
De bout en bout, les Lords se montrent sous un jour rétrograde, en prennent pour leur grade, surtout quand ils tirent le pompon vis-à-vis de la Reine en ne la traitant pas mieux que les autres femmes, c’est à dire avec dédain et comme si elle était quantité négligeable, du simple fait de son sexe. Le plus drôle, c’est que ce sont justement des femmes qui sauvent la mise à tout le monde dans l’histoire !
Le récit se décompose en deux parties, la première constituée par l’enquête et les recherches, la seconde par la résolution de la crise. Dans la première partie, ayant commencé le récit avec Anna et Gauthier, on a tendance à adopter leur point de vue, pour le moins sceptique sur l’existence réelle du surnaturel. Or, Anton y croit, a des contacts dans le monde de l’occulte, ce qui donne lieu à des étincelles entre Gauthier et lui. Anna est plus ouverte d’esprit, elle en vient rapidement à douter, toutefois Gauthier est buté et orgueilleux, ce qui n’aide pas.
J’avoue que cette première partie, si elle était nécessaire pour mettre en place le décor et présenter les personnages, n’est pas celle que j’ai préférée. La seconde est plus animée, met en lumière le ridicule de la rigidité de Gauthier, tout en poussant aussi bien Anna que Maggie sur le devant de la scène. Maggie est un personnage attachant, volontaire, indépendant, et encore plus en butte aux convenances imposées aux femmes qu’Anna. Elle est pragmatique et si porter un vêtement d’homme lui paraît bien plus avisé que de se trimballer en robe lorsque les choses commencent à s’agiter, elle ne voit pas pourquoi elle ne le ferait pas… Le personnage de Foguro aussi est intéressant, car il souligne l’ineptie de traiter quelqu’un différemment uniquement en vertu de son genre, et ses révélations sur Merlin ont de quoi faire sourire également.
Ainsi, tout en étant distrayant et agréable à lire, le roman pointe du doigt le machisme et le patriarcat étouffant de la société de cette époque, et montre combien les vues de ces messieurs sont à la fois ridicules, injustes, et ont tendance à empirer les choses ! Ils aggravent la situation par leur ego surdimensionné et belliqueux, et ce sont des femmes qui prennent des risques pour calmer le jeu et rétablir une situation non seulement viable, mais également profitable à tous.
Bref, j’ai pris plaisir à la lecture de ce roman, car il est bien construit et ne se contente pas de nous présenter uniquement une aventure distrayante, il propose également une réflexion sur le statut de la femme et sur la manière de considérer toute autre personne, quel que soit son genre ou sa nature. 🙂

Le 28.08.2020