Carne

de Julia Richard, éditions de L’homme sans nom, 2020, ISBN 978-2-9185-4186-8, 9.99 € en e-book et ISBN 978-2-918541-70-7, 19.90 €

L’histoire :

Simon est un mari comblé et un père plutôt fier de ses enfants, même si le cadet est dans sa phase ado rebelle. Il aime son travail, tout se passe bien dans sa vie, sauf que voilà, un soir, tout bascule. Wurst, véritable membre de la famille, en fait les frais et Simon commence à perdre les pédales au niveau de la ligne temporelle. Les souvenirs se mélangent, se réécrivent, et s’il comprend peu à peu ce qui lui arrive, il ne sait pas pourquoi, et encore moins comment gérer le problème. Devenu cannibale malgré lui, Simon veut protéger sa famille dans un monde où il est loin d’être le seul cas, et où les médias et leurs experts d’opérette font plus de mal que de bien… Car personne ne sait vraiment ce qui se passe, comment les choses vont évoluer, mais tout le monde a un avis !

Chronique :

Les éditions de L’homme sans nom m’ont proposé ce roman en Service de Presse et je les en remercie, car il titillait fortement ma curiosité. Il me semblait doté d’un certain humour noir, tout en proposant une réflexion de fond sur notre société, et c’est exactement le cas.
En effet, son propos entre étrangement en résonance avec la situation actuelle, sauf que le Covid-19 en comparaison semble bien préférable à ce qui frappe les personnages de cette fiction ! Il m’a également fait penser au roman Les bras de Morphée de Yann Bécu, chez le même éditeur, par ce côté pandémie incontrôlable et incontrôlée, avec tout ce qu’elle met en lumière de l’humanité. D’ailleurs, l’autrice fait un petit clin d’œil au roman 🙂
La construction de la trame peut se révéler déroutante, car elle est singulière. En effet, la numérotation correspond à l’ordre dans lequel les souvenirs de Simon se manifestent, et ils sont pour le moins emmêlés. Il en découle une architecture dans laquelle certaines scènes semblent se répéter, mais avec des variantes, et Simon arrive à ne plus savoir quelle est la bonne version. L’autrice retranscrit ainsi sa désorientation, les perturbations dues au parasite/virus qui le frappe, et les changements qu’il induit non seulement dans ses appétits, mais également dans ses réactions, son humeur et sa vision des choses, comme des autres. Viennent s’y greffer des chapitres, les 404, qui ne sont pas sans rappeler les messages d’erreur des ordinateurs, où le monde semble totalement parti en vrille, et dotés d’une bonne dose d’humour noir.
Malgré une situation dramatique et sombre, l’humour n’est pas absent, Simon fait également preuve d’ironie, tandis que tout lui échappe mais qu’il en est conscient. Certaines scènes sont assez crues (c’est le cas de le dire), difficiles, mais tout dans ce roman renvoie au charnel, aux sens, et à un rapport à la matérialité des corps, bien souvent édulcorée dans nos sociétés.
Cette pandémie est aussi l’occasion d’épingler les travers de nos sociétés, avec le culte de l’apparence, les experts plus occupés à paraître qu’à rechercher la vérité, les médias qui surfent sur la vague, et les profiteurs qui n’hésitent pas à donner dans le voyeurisme sordide comme Zombie-TV. La peur justifie tous les écarts, pousse les gens à se prendre à la fois pour des juges et des bourreaux, par instinct de survie ou simplement pour se défouler face à la tension que la menace génère en eux. Ils ne sont pas dans le contrôle, alors que Simon passe son temps à lutter pour le conserver.
Bref, c’est un roman riche, intéressant autant par son propos que par sa construction, par les sujets qu’il explore, mais aussi par sa mise en lumière de l’importance des souvenirs dans notre identité, notre personnalité. Il invite à s’interroger sur soi, sur les motivations de ses actes, et à prendre du recul par rapport au déluge d’informations des médias qui n’en savent pas plus que les autres, mais qui brodent juste pour faire croire le contraire… À méditer en ces temps de pandémie !

Le 19.06.2020