Noces d’écailles

par Anthelme Hauchecorne et Loïc Canavaggia, éditions du Chat noir, 2019, ISBN 978-2-37568-105-3, 35 €

L’histoire :

Aymeric Jodelet est peintre, alcoolique, et doit fuir son village après avoir trop parlé sous l’empire de l’alcool. Pour échapper au sire de Beaumont, il se réfugie dans la Sylve serpentine, une forêt profonde sur laquelle le baron a placé un interdit. Les monstres y pullulent, en particulier reptiliens, et les villageois ne s’y risquent pas. Il faut dire qu’ils n’ont pas la conscience tranquille, à abandonner leurs vieux, difformes et malades entre ses arbres…
Par le fait du hasard, Aymeric rencontre une sauvageonne simplette du nom de Gwibère, grâce à qui il va passer l’hiver plus ou moins à l’abri, dans les ruines d’un palais. Mais qui est véritablement cette muse providentielle ?

Chronique :

Si j’avais vu passer quelques chroniques sur ce roman graphique de grand format, c’est en le voyant en vrai à Cidre & Dragon que j’ai craqué. Il faut dire que l’objet est magnifique, aussi bien par sa conception que par ses illustrations, et j’ai eu la chance qu’il me soit dédicacé par Loïc Canavaggia, d’une grande gentillesse. J’ai eu droit à un superbe dragon sur la page de garde, que j’ai vu apparaître peu à peu au fil des coups de crayon. C’est d’ailleurs un autre dragon, immense, attaquant une muraille, qui m’a fait m’arrêter au stand. On ne pouvait pas le louper tant il était impressionnant !
Outre l’aspect visuel et esthétique indéniable de l’ouvrage, le texte est travaillé, avec des styles différents selon les écrits et leurs auteurs, car la narration se fait sous forme d’extraits de journal (celui d’Aymeric) et de courriers divers, regroupés dans des Chroniques de chasses appartenant à la bibliothèque du baron. Autant le récit d’Aymeric est facile à lire, autant celui des Chroniques m’a donné un peu plus de mal, car moins aéré et d’une police plus petite. Mis à part ce détail technique, tout se lit aisément. J’ai dévoré ce roman en une soirée, et je pense qu’une autre lecture me permettra de mieux savourer la totalité, étant moins prise par le récit.
Les auteurs nous plongent dans une histoire qui prend pour base la légende de la vouivre, laquelle nous est rappelée à la fin du roman. Le personnage principal ignore évidemment à qui il a affaire, du moins jusqu’à ce qu’il soit trop tard et qu’il doive affronter les conséquences de ses actes. Très humain, faillible, Aymeric est artiste dans l’âme et son regard sur les choses est différent. Malgré tout, il faut un moment pour qu’il aille plus loin que la surface et se mette à réfléchir, là encore avec humanité, ce qui ne l’empêche pas de faire certains choix.
Il apprend autant sur lui-même qu’il découvre la vérité sur la vouivre et le sire de Beaumont. Faut-il d’ailleurs voir un clin d’œil à La Belle et la Bête avec ce patronyme, l’une des versions du conte ayant été écrite par Mme Leprince de Beaumont ? Les rôles seraient alors inversés et les chances de rédemption, totalement nulles, tournant la situation au tragique…
Quant aux illustrations que j’ai déjà évoquées, elles sont fascinantes, certaines enchanteresses, d’autres plus à même de faire frissonner, qu’elles soient en couleur ou non. Elles accompagnent le récit d’Aymeric et nous donnent à voir ce que lui voit ou imagine, entre réel et délires cauchemardesques… Il est difficile de les lâcher, et on se perd facilement dans leurs détails. 🙂
Bref, ce roman graphique est une pure merveille, l’alchimie entre texte et illustrations fonctionne parfaitement, et on se laisse entraîner sur les pas d’Aymeric dans la Sylve serpentine sans hésiter. 🙂

Le 13.11.2019